Dans chaque ville que je visite, j’ai ce petit rituel : chercher les boîtes à livres cachées, fouiller les trésors qu’elles recèlent, et y glisser à mon tour un mot ou un petit livre.
Au collège, nous avions essayé d’instaurer le quart d’heure lecture… sans succès. Le CDI était souvent fermé et beaucoup d’élèves n’avaient pas accès aux livres (ou du moins, le goût de la lecture).
Mais je ne voulais pas laisser tomber mon amour des livres. Alors avec le groupe des ambassadeurs culture, nous avons eu une idée simple : pourquoi ne pas créer notre propre boîte à livres au collège ?
Et voilà, un petit coin de lecture est né, juste là où il fallait, accessible à tous, pour que chacun puisse découvrir, emprunter, partager… et pourquoi pas, laisser un mot derrière soi.
Faire des élèves les acteurs d’un projet culturel
Depuis quelques années, nous avons des élèves ambassadeurs culture au collège. Ma collègue de français Caroline Mandry en était la référente, mais l’an passé, elle m’a proposé de la rejoindre dans cette mission. Nous avions besoin d’un projet novateur et collectif, qui puisse vraiment dynamiser ces ambassadeurs et leur donner envie de s’impliquer.
Pour qu’un projet fonctionne, il faut que les élèves soient acteurs
En psychologie, cela fait référence à la théorie de l’auto-détermination, qui met en avant que l’autonomie et la responsabilité favorisent l’engagement et le bien-être.
Il était donc impératif de laisser la main aux élèves. Et ça tombe bien : en tant que référentes, notre rôle est de guider et non de diriger !
Parallèlement, le caractère collaboratif du projet s’inscrit parfaitement dans la théorie de la zone proximale de développement de Vygotski, qui nous dit que travailler ensemble pour construire un projet concret développe des compétences sociales et cognitives.
Les élèves apprennent à communiquer, négocier et résoudre des problèmes collectivement
Dans sa théorie, il met également en avant le rôle essentiel de l’adulte encadrant : l’élève peut prendre appui sur ce dernier pour l’aider à résoudre des situations qu’il ne pensait pas pouvoir régler tout seul.
Et souvent, lorsque nous entreprenons un gros projet avec les élèves, quelque chose qu’ils n’ont jamais fait, ils disent : “je ne me sens pas capable de faire cela”. Le rôle de référent est donc essentiel pour donner l’impulsion et la confiance nécessaire aux élèves.
Un autre point fort de cette démarche collaborative est que la participation à un projet commun renforce la coopération et la fraternité, deux piliers indispensables pour soutenir le vivre-ensemble face aux tensions scolaires.
Cette dynamique s’inscrit également dans le Manuel pour l’engagement significatif des jeunes publié par l’UNESCO en 2025. Il y est souligné que les élèves doivent être des acteurs à part entière de leur environnement scolaire, où leur voix, leurs idées et leurs actions sont valorisées et prises en compte, au lieu d’être de simples “spectateurs” des décisions qui les concernent.
ce que nous avons fait en classe
C’est dans cet esprit que nous avons présenté le projet aux élèves. Ils ont immédiatement été séduits par l’idée et ont réfléchi pour imaginer sa mise en place. Ils ont réfléchi à des questions telles que :
- Où mettre cette boîte à livres ?
- Quelle forme prendra-t-elle ?
- À quel emplacement la placer ?
- Comment la faire vivre ?
- Pourquoi installer une boîte à livres ?
Au collège, nous avons voulu que la boîte à livres ne soit pas juste un meuble, mais un projet vivant porté par les élèves. Ils ont donc par exemple dessiné la forme de la boîte, choisi les matériaux de fabrication, imaginé sa décoration, et écrit une lettre pour proposer à la section Segpa de construire cette boîte à livres.
Nous avons la chance d’avoir une section atelier bois, et les élèves de Segpa ont été ravis de mettre en avant leurs talents en fabriquant la boîte. Pour eux, c’était l’occasion de montrer leurs compétences, mais aussi de se sentir pleinement intégrés dans un projet collectif.
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La bibliothèque était donc née… mais maintenant, comment la faire vivre ?
comment se lancer ?
- Créer un club ou une classe “culture /lecture” pour mettre en place ce projet.
- S’informer en amont sur le budget et le matériel nécessaire pour créer cette boîte à livres. Penser à des espaces “assis” ou “debout” autour de la bibliothèque.
- Communiquer sur l’existence de la boîte : affiches, site de l’établissement, mails aux familles.
Faire en sorte que la boîte à livres soit utilisée
« We read to know we are not alone. » - CS. Lewis.
Cette citation m’a marquée la première fois que je l’ai lue. Je m’y suis immédiatement reconnue. J’ai découvert l’amour de la lecture à l’adolescence, à une période où je me sentais incomprise (comme à peu près tous les ados !).
Les livres sont rapidement devenus un refuge : me reconnaître dans les personnages me permettait de me sentir moins seule, de comprendre mes émotions, et le fait de savoir que d’autres partageaient la même expérience de lecture m’apportait du réconfort.
Plus tard, échanger sur ces lectures avec mes ami(e)s m’a donné le sentiment d’appartenir à un groupe et de créer des liens. Aujourd’hui encore, la lecture reste mon refuge, et je m’en sers également pour transmettre à mes élèves l’empathie, la compréhension du monde et la richesse des émotions.
Avec les élèves, nous avions défini en amont l’objectif de cette boîte à livres. Nous voulions qu’elle devienne un espace de vie au collège. Nous avons donc défini 2 objectifs principaux :
Créer un espace refuge
Ces derniers mois, le sentiment d’anxiété chez les élèves est revenu de façon récurrente dans nos échanges, nos observations et le résultat de l’enquête sur le climat scolaire.
Dans un environnement déjà chargé, beaucoup d’élèves ressentent une pression constante et peinent à trouver des temps de respiration dans leur quotidien scolaire. Sachant que pour une partie d’entre eux, l’école est un lieu de pression et de stress. Stress face à l’échec, pression des notes.
Il ne s’agissait donc pas de poser une simple boîte à livres devant laquelle on passe sans s’arrêter : il fallait créer un véritable cocon, un espace apaisant et accueillant, où chacun pourrait mettre le temps en pause et se sentir bien. Créer un repère, un lieu à part entière où les élèves peuvent se retrouver, se rencontrer et prendre un temps pour eux, même au milieu du mouvement du collège.
Pour construire un tel espace, il faut penser à son aménagement : il doit être engageant et accueillant, favoriser le bien-être et aider à réguler le stress.
La bibliothèque devient ainsi un espace vivant, un point de rassemblement où les élèves peuvent échanger sur leurs lectures, partager leurs coups de cœur, découvrir de nouvelles histoires, s’échanger des livres et se sentir reliés aux autres.
astuce
Pour rendre ce lieu accueillant, vous pouvez réaliser un sondage auprès des élèves en demandant ce qu’ils souhaitent comme aménagements. Ou encore créer un concours de dessins avec comme thème “mon aménagement idéal autour de la boîte à livres”.
Créer un espace de coopération et de partage
L’Unesco recommande de créer dans les établissements un lieu pour s'exprimer et partager des intérêts. La boîte à livres peut alors devenir un point de rassemblement, d’échanges entre les élèves voire même d’ancrage. Elle contribue à établir un climat scolaire plus inclusif et participatif.
L'Unesco rappelle aussi que le sentiment d’appartenance est un facteur clé d’engagement durable. Lorsqu’un espace est co-construit, animé et reconnu, il devient un symbole collectif. L’élève appartient donc à un groupe. Ce qui lui permet de développer sa motivation intrinsèque et son engagement scolaire.
Ainsi, faire mettre en place une boîte à livres par les élèves permet de répondre à ces recommandations. La bibliothèque devient un espace citoyen et un repère collectif. Elle donne également l’opportunité aux jeunes d’avoir un lieu où ils peuvent agir, décider, coopérer et exister pleinement.
quelques idées pour faire vivre la boîte à livres
Pour favoriser l’esprit critique
- Créer un mur de recommandations de lectures.
- Créer un mur de citations où les élèves écrivent les phrases marquantes de leurs lectures.
- Inviter les élèves à compléter un post-it sur les ouvrages qu’ils déposent (résumé, phrase coup de cœur, personnage préféré).
- Créer des podcasts de lecture : présentation d’un livre, lecture d’un extrait, échange argumenté.
Pour encourager la coopération
- Créer un mur “les livres sur demande” pour faciliter le prêt entre élèves et adultes.
- Proposer la création d’un club lecture pour échanger régulièrement autour des ouvrages.
- Organiser des collectes de livres pour enrichir et sélectionner les ouvrages mis en avant.
- Mobiliser les collègues autour de vous afin de faire vivre ce projet.
NB : Cette boîte à livres ne rentre pas en concurrence avec le CDI . Au contraire, proposer au professeur documentaliste de co-construire avec vous !
Pour renforcer le sentiment d’appartenance à un groupe
- Proposer d’inscrire sur une feuille glissée dans le livre le prénom, la classe et la date de lecture. Cela permet de laisser une trace dans les ouvrages.
- Créer des défis lectures.
- Organiser des concours d’écriture : permettre aux élèves “écrivains” de rendre visible leurs écrits (nouvelles, livres, poèmes, slam, BD).
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comment se lancer ?
- Proposer aux élèves de créer le prototype de la boîte : forme, couleurs.
- Poser les bases pour la co-construction de la boîte : définir avec les élèves les règles de fonctionnement : prêt des livres, gestion de l’espace, rôle des élèves pour l’animer. Cette étape prépare le projet réel et implique les élèves dans la responsabilité collective dès le départ.
- Définir des rôles d'élèves modérateurs : choisir chaque semaine petit groupe d’élèves responsables de vérifier que les livres sont rangés correctement ou s’assurer que les avis sur les livres restent respectueux.
Faire entrer la boîte à livres dans un projet global
« Les jeunes doivent être des acteurs à part entière de leur environnement scolaire, où leurs voix, leurs idées et leurs actions sont valorisées et prises en compte. » - Unesco
Dans la vie de tous les jours, j’aime quand tout est carré et organisé. Au début, lors de mes premiers projets avec les élèves, j’avais donc tendance à trop encadrer, à vouloir tout contrôler pour que les choses se déroulent parfaitement.
Avec le temps, j’ai compris qu’il fallait se mettre en recul, laisser les élèves expérimenter, faire leurs propres choix et apprendre de leurs erreurs, pour qu’ils deviennent réellement acteurs du projet.
Et qu’au final, la réelle satisfaction d’un projet abouti, c’est de voir la fierté dans les yeux de nos élèves et de se dire que nous avons vraiment réussi à construire quelque chose en leur donnant les outils et la place nécessaire.
Pour que ce projet perdure, soit durable, il faut que la boîte à livres devienne un véritable levier pédagogique. Elle peut donc s’inscrire dans le projet d’établissement ou encore entrer dans les différents parcours scolaires :
C’est aux élèves et à vous de créer, d’imaginer la direction que ce projet prendra. Autrement dit, il ne faut pas voir la boîte à livre comme une finalité mais comme le point de départ. Cependant, la question qu’il faut se poser n’est pas "que doit-être cette boîte à livres ?", mais plutôt "que voulons-nous qu’elle devienne ensemble ?"
La boîte à livres peut permettre l’amélioration du climat scolaire : les élèves se sentent moins exclus grâce au sentiment d’appartenance à un groupe. Ils ont un lieu de respiration loin du climat anxiogène auquel ils ont accès notamment par les réseaux sociaux, ils ont un lieu à eux, un lieu de pause et d’échanges accessible à tout moment.
Co-construire cet espace peut permettre de créer un lieu d’innovation pédagogique, un terrain d’apprentissage collectif ou encore un lieu de production créatif. N’est-ce pas au final le rôle même de l’école ? L’école n’est-elle pas par essence un lieu d’échanges, d’écoute, de construction, de création et d’apprentissages ?
par exemple, dans mon collège...
Pour ma part, j’ai décidé de faire entrer cette bibliothèque dans le projet de recyclerie avec le club des éco-délégués que nous avons avec ma collègue de SVT, Virginie Caillault.
Nous avons prévu d’organiser une collecte de livres lors des portes ouvertes. Les ouvrages recueillis seront ensuite triés en deux catégories : une partie ira directement dans la boîte à livres du collège, les élèves étant impliqués dans la sélection. L’autre partie sera destinée à la recyclerie : les livres abîmés seront réparés par nos élèves, et nos éco-délégués 2025-2026 choisiront ensuite l’association partenaire à laquelle ils seront offerts.
Pour faciliter la collecte et mettre en avant le talent des jeunes, nous avons demandé à la section Segpa de fabriquer des caisses de récupération, valorisant ainsi leurs compétences techniques tout en les associant au projet.
Ce projet illustre parfaitement comment la boîte à livres peut s’inscrire dans un projet global, mêlant engagement citoyen, coopération entre élèves et valorisation des savoir-faire. Elle devient ainsi un véritable espace d’action et de création collective.
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Faire participer d’autres groupes, d’autres classes à un projet favorise ce que les scientifiques appellent : l’interdépendance positive, théorie développée par Johnson et Johnson, lorsque chacun a un rôle complémentaire dans un projet commun, la coopération devient nécessaire et structurante.
comment se lancer ?
- Prendre contact en début de projet avec une association qui récupère les livres, comme Bibliothèque sans frontières, Le Livre vert ou la Croix Rouge.
- Mobiliser la communauté scolaire sur le site du collège et via des tracts, informer famille et personnel de la collecte en cours.
- Valoriser l’action : faire un reportage vidéo, prendre des photos afin que l’action soit visible pour et par tous.
Comme le disait Aristote, "l’éducation est un refuge dans l'adversité”, et c’est par des projets pensés par et pour nos élèves que nous pouvons faire de l’école un espace de refuge, de confiance et de bien-être pour nos élèves.
Juliette Gourmelon, enseignante en HG-EMC au collège depuis 2016, formatrice epsA
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