Aller au contenu principal
Article

Comment prévenir le cyberharcèlement des élèves en élémentaire ?

Cycle 33 min
Natacha Cazogier
Natacha CazogierProfesseure des écoles depuis 2007

Un message posté le soir, une moquerie relayée dans un groupe, une photographie partagée sans accord… Le cyberharcèlement s’immisce dans le quotidien des enfants bien avant le collège. 

Invisible pour les adultes au premier abord, il prolonge souvent des tensions nées dans la classe, des conflits passés inaperçus ou des querelles non réglées. Mais cela peut rapidement prendre de l’ampleur. 

Face à ce phénomène, l’École ne peut pas et ne doit pas rester à l’écart : elle peut constituer un espace sécurisant où la parole peut émerger et où la prévention prend tout son sens. Comprendre ce qui se joue derrière les écrans, même si cela se passe en dehors de l’école, c’est aussi agir sur le climat de classe, développer l’empathie et accompagner les élèves dans leurs usages numériques. 

De la posture professionnelle à la coéducation avec les familles, en passant par des projets concrets comme le concours Non au harcèlement, chaque prof peut devenir un acteur clé de cette éducation au vivre ensemble, en ligne comme hors ligne.

Comprendre le cyberharcèlement pour mieux le prévenir

Un jour, en discutant avec des élèves après un conflit classique dans la cour de création, l’un d’eux me glisse : 

"De toute façon, ce soir ça va continuer sur le groupe !"

Cette phrase m’a frappée immédiatement. Ce qui semblait réglé à l’école ne faisait en réalité que commencer ailleurs. En effet, une fois que la sonnerie aura retenti, cet élève rentrera chez lui. Il entendra le vibreur de son téléphone une fois, puis deux, puis trois… 

Chaque vibration résonnera en lui comme une agression. Il regardera le premier message, puis le second. Malgré sa petite voix intérieure lui conseillant de ne pas regarder, il ne pourra pas s’en empêcher. Je serai tranquillement, pendant ce temps, en train de finaliser ma journée du lendemain sans imaginer le calvaire que cet élève de CM2 s’apprête à subir… 

Le cyberharcèlement est en train de prendre vie au sein de ma classe. En tant que référente EVAR et Phare, j’ai retrouvé cette même logique en accompagnant des collègues, de la maternelle à l’élémentaire : les tensions vécues en classe débordent désormais dans les espaces numériques, parfois dès le cycle 2.

Comprendre le cyberharcèlement, c’est d’abord le rendre visible et intelligible pour les élèves

Dans le cadre de l’EMI (éducation aux médias et à l’information) et du parcours citoyen, il s’agit de :

  • nommer clairement ce qu’est le cyberharcèlement avec des mots adaptés à l’âge ;
  • expliquer les différentes formes (messages, images, exclusion, détournement) ;
  • montrer que le numérique prolonge les relations sociales construites en classe ;
  • insister sur la répétition, l’intentionnalité et surtout l’impact sur la victime.

 

Cela passe par un travail sur les interactions : “Ce que je fais à l’autre”, “ce que l’autre ressent”, que ce soit en présence ou à distance. Un travail autour de l’empathie et la prise en compte de l’autre et de ses sentiments se révèlent fondamentaux pour le travail autour du cyberharcèlement par la suite.

Pour mettre en place un travail autour du cyberharcèlement

  • Je pars du vécu des élèves (et du sien) : Avant de vouloir “faire un cours sur le cyberharcèlement”, il est essentiel de partir de ce que les élèves vivent — ou pourraient vivre. Concrètement, je questionne les élèves “Qu’est-ce qui peut faire mal avec un écran ? “ et faire des liens avec ce qui se passe en classe. 
  • Je nomme et structure simplement : Une fois les représentations posées, il s’agit d’apporter un cadre clair, sans complexifier. Je construis une définition simple avec mes élèves et j’identifie les différentes formes (images, messages).

 

  • Je fais un premier pas concret en classe : L’étape la plus difficile est souvent de passer de l’intention à l’action. Concrètement, je peux lancer une discussion à partir d’une situation réelle ou fictive, je peux analyser une affiche ou une vidéo, produire une phrase, un slogan ou une règle de classe.

Prévenir à temps : ne pas attendre que la situation explose

J’ai longtemps pensé que le cyberharcèlement concernait surtout les “grands”, les élèves de collège. Jusqu’au jour où un élève de cycle 2 a refusé de venir à l’école… à cause de messages vocaux reçus sur un téléphone familial. 

En France, les usages numériques touchent les enfants de plus en plus tôt : dès l’école primaire, beaucoup utilisent déjà smartphones, messageries ou jeux en ligne. Ces espaces deviennent des lieux de socialisation… mais aussi des lieux de tensions. 

Le cyberharcèlement s’inscrit dans cette continuité : il prolonge souvent des situations vécues en classe, avec une amplification liée à l’immédiateté et à l’absence de répit. Aujourd’hui, une part importante de jeunes déclare y avoir été confrontée, parfois dès le cycle 2. 

Face à ces constats qui m’attristent et m’interpellent, je ne peux pas rester insensible et inactive : les élèves arrivent avec des usages installés, qu’il s’agit désormais d’accompagner pour prévenir et protéger. 

La prévention doit commencer tôt, bien avant les premiers usages autonomes

La prévention s’inscrit pleinement dans les attendus de l’EVAR, dans le programme Phare et dans le développement des CPS avec : 

  • l’intégration des questions concernant le cyberharcèlement dans le quotidien de la classe, et non une espèce de “one shot” ;
  • un travail autour de l’empathie, la reconnaissance et l’expression des émotions ;
  • la mise en place d’espaces de parole sécurisés ;
  • l’établissement de liens explicites entre des situations vécues et les apprentissages.

 

Le collectif ne constitue pas seulement le cadre dans lequel surviennent les violences, mais il peut bien être un acteur de leur compréhension et de leur réparation. 

Le harcèlement et le cyberharcèlement sont des révélateurs d’un déséquilibre dans les relations de groupe. Ils y sont envisagés comme des phénomènes collectifs signe d’un déséquilibre dans les normes, les relations et le climat scolaire. 

Il ne se limite finalement pas au harceleur et à la victime. Le harcèlement et le cyberharcèlement impliquent des témoins actifs ou passifs, qui deviennent des soutiens implicites par leurs silences renforçateurs. 

Dans ce contexte, notre rôle apparaît comme essentiel. On ne doit pas être là uniquement pour sanctionner, mais également pour réguler et accompagner dans cet apprentissage. 

comment agir en classe ?

  • On peut s’appuyer et s’inspirer de la justice restauratrice, en instaurant un cadre bienveillant et sécurisant et en développant les compétences psychosociales des élèves afin de leur permettre d’exprimer leurs émotions (voir à ce sujet la justice restauratrice dans le milieu scolaire).
    • En maternelle, cela peut passer par des albums, des jeux de rôle, des situations de coopération.
    • En élémentaire, par des débats, des études de cas ou encore des mises en situation.

Dans ma classe, je peux également : 

Adopter une posture professionnelle et sécurisante

Face à une situation rapportée par un élève, ma première réaction aurait pu être :

 "Ce n’est pas à l’école, on verra avec tes parents."

Une petite voix intérieure m’a poussé à me poser, à réfléchir et à échanger avec mes collègues… Mon engagement dans le dispositif PHARe et EVAR quelques années plus tard m’ont semblé faire totalement sens pour moi. 

J’observais de plus en plus de situations dans ma carrière et cela m'apparaissait comme évident de me proposer pour ces missions. Lors de mes formations, j’ai pu confirmer l’idée que l’École est souvent le premier — et parfois le seul — lieu où la parole peut émerger.

La posture professionnelle est centrale et s’inscrit dans les attendus institutionnels de protection de l’enfant :

  • avec un accueil de la parole sans minimiser, même si les faits semblent extérieurs à l’école ;
  • en évitant les jugements et les réactions immédiates ;
  • en posant un cadre clair, sécurisant et constant ;
  • en s’appuyant sur les ressources : équipe, direction, protocole pHARe ou EVAR (d'autres ici).

En tant que personne ressource, j’accompagne souvent les profs sur ce point : il ne s’agit pas d’avoir toutes les réponses, mais d’adopter une posture juste.

comment agir sur sa posture ?

  • Je m’interroge sur ma posture enseignante en m’appuyant sur le feu tricolore :


 

  • Je m’interroge sur des situations passées en classe et je me questionne afin de passer d’une posture professionnelle “du feu rouge ou jaune” au “feu vert”. 
  • J’active des relais (équipe ressource, le reste de mon équipe).

Construire une alliance avec les familles 

Lors d’une réunion, un parent m’a dit : 

"Je ne comprends rien à ce qu’il fait sur son téléphone."

Sur le moment, cette phrase pourrait être interprétée comme un aveu de distance, voire de démission. Mais avec le recul, ce que j’y entends, c’est tout autre chose : une forme de désarroi, parfois même d’inquiétude face à un univers qui échappe à beaucoup de parents. 

Dans mon quotidien, j’entends très souvent cette difficulté. Les parents ne sont pas forcément indifférents, ils sont souvent démunis. Les codes ont changé, les usages évoluent vite, et l’écart générationnel se creuse autour du numérique. Là où les adultes cherchent à contrôler, les enfants explorent, expérimentent, interagissent… parfois sans mesurer les conséquences.

Cette phrase dit aussi quelque chose de la place que peut prendre l’école : non pas celle qui doit juger ou qui alerte uniquement en cas de problème, mais celle qui accompagne, qui explicite, qui met en lien. Elle nous invite à déplacer notre regard : passer d’une logique de responsabilité individuelle à une logique de coéducation en laquelle je crois sincèrement.

que faire en classe ?

Une démarche active permet de renforcer les apprentissages des élèves en : 

  • S’appuyant sur les ressources du programme pHARe et du concours NAH (Non au harcèlement), des campagnes du Gouvernement comme cette affiche ;
  • en faisant produire des affiches, slogans, campagnes ;
  • en créant des mini-vidéos ou des jeux de rôle ;
  • en travaillant explicitement le rôle des témoins et l’importance de devenir un témoin actif aidant pour la victime. 

Les témoins ont un rôle important à jouer. Ils peuvent aider la personne à rompre le climat de peur et de solitude dans lequel elle se trouve. Le but va être de faire comprendre aux enfants qu’en tant que témoins, ils ne doivent pas effectuer une enquête ni détenir des preuves qui alimentent le diagnostic de harcèlement mais, alerter. 

Un exemple concret : une séance à partir d'une vidéo primée

Cette année, pour l’animation pédagogique EVAR, nous avons dû trouver avec mes collègues formateurs un support à proposer à nos collègues. Après quelques minutes de recherche, j’ai visionné cette vidéo. Après un premier visionnage, j’ai été prise d’émotion. Cette vidéo m’avait touché au plus profond de mon être. Et d’ailleurs, à chaque fois que je la visionne lors des temps de formation, mon émotion est toujours aussi vive. 

L’école primaire Les portes du Marais à Villedoux de l’académie de Poitiers a proposé cette vidéo “Ce n’était qu’un message”, témoignant d’un travail considérable, d’une vraie justesse et porteuse d’un message à transmettre aux élèves. C’est sans étonnement qu’ils ont reçu en 2023 le Prix spécial "prévention du cyberharcèlement", toutes classes confondues, vidéo.

que faire en classe ?

Utiliser une vidéo en classe est un excellent levier pour aborder le cyberharcèlement de manière concrète et engageante. Pour autant, son efficacité repose sur la manière dont elle est exploitée.

 

Il est inutile de viser une séance parfaite : une vidéo bien exploitée et une parole d’élèves accueillie constituent déjà un point d’appui solide pour prévenir.

  • Avant la projection, prenez le temps de faire émerger les représentations des élèves : “Qu’est-ce qui peut faire mal, blessé avec un téléphone ou sur internet ?”. Cela permet d’impliquer les élèves et d’ancrer la séance dans leur vécu.
  • Pendant la vidéo, guidez leur attention avec une consigne simple : repérer ce que vit la victime, comprendre pourquoi la situation perdure et identifier les différents rôles (auteur, victime, témoins). On va demander aux élèves de les identifier et on peut annoter cela sur une affiche collective. 
  • Après la projection, l’essentiel se joue dans les échanges. Il est indispensable de prévoir un vrai temps d’échange, de débat et de discussion autour de cette vidéo. Faites verbaliser, questionnez, mettez en lien avec des situations de classe. Insistez notamment sur le rôle des témoins et sur le fait que le cyberharcèlement prolonge souvent des relations existantes. 
  • Il peut être intéressant de faire réfléchir sur les sentiments des différents acteurs ou même émettre des hypothèses sur les conséquences en cas de scénario différent (non diffusion, intervention d’un tiers).
  • Enfin, il est possible de prolonger par une mise en action, même simple : écrire une règle, créer un slogan ou réaliser une affiche. L’objectif est de transformer la compréhension en engagement. 

quelques points de vigilance

  • Ne pas banaliser : Éviter les formulations du type “ce n’est que sur internet”. Pour les élèves, l’impact émotionnel est bien réel, parfois même amplifié.
  • Ne pas chercher à tout résoudre seul : Le cyberharcèlement dépasse souvent le cadre de la classe. S’appuyer sur l’équipe, la direction et les dispositifs comme pHARe est essentiel. (Numéro : 3018 ou 3020).
  • Être attentif aux effets miroir : Certaines situations abordées peuvent faire écho à des vécus d’élèves. Observer les réactions, laisser des espaces de parole et rester disponible après la séance.
  • Adapter au niveau de développement : En maternelle et cycle 2, privilégier l’entrée par les émotions, les relations et le respect de l’autre, sans forcément nommer d’emblée le “cyberharcèlement”.
  • Ne pas se focaliser sur les outils : Ce ne sont pas les applications qui sont au cœur du problème, mais les usages et les relations entre élèves.
  • Penser la continuité avec les familles : Les situations se jouent souvent hors de l’école : informer et associer les parents est un levier indispensable.

À travers mes expériences en maternelle, en élémentaire et en tant que PEMF engagée dans le programme pHARe et EVAR, une conviction s’est imposée : le cyberharcèlement ne commence pas avec les écrans, mais avec les relations entre les enfants.

Travailler ces questions dès le plus jeune âge, dans une logique de prévention, de posture et de coéducation, c’est permettre aux élèves de devenir des citoyens responsables, capables d’agir en classe comme derrière leurs écrans. C’est avec cette grande conviction et beaucoup d’espoir, que je me convainc que ces enseignements permettront de construire une société composée de citoyens éclairés. 

 

Natacha Cazogier, prof en maternelle, PEMF à l’INSPE depuis 2022